dimanche 16 février 2014

La lecture par Blaise Cendrars

Quelle chose étonnante que la lecture qui abolit le temps, transvase l'espace vertigineux sans pour cela suspendre le souffle, ni ravir la vie au lecteur! On est emporté sur un tapis volant. Le bonnet enchanté de Fortunatus vous coiffe la tête. On se croit invisible, absent, bien qu'étant partout présent, fébrile, ce livre à la main, que l'on dévore, que l'on mange des yeux, comme une opération de magie blanche, pour se nourrir l'esprit.
Et la lecture est en effet une opération magique de la conscience qui révèle une des facultés les plus méconnues de l'homme et qui lui confère un grand pouvoir: la faculté de bilocation et le pouvoir de s'isoler, de s'abstraire, de sortir de sa propre vie sans perdre contact avec la vie, bref de communier avec tout, même quand on ne croit plus à rien.

Blaise Cendrars, l’Égoutier de Londres (nouvelle parue dans Histoires vraies), Paris, 1937

vendredi 29 novembre 2013

Vocazione di san Matteo



« Ce doigt de Jésus… vers Matthieu. C’est comme cela que je suis, moi. C’est ainsi que je me sens, comme Matthieu ». Soudain, le pape semble avoir trouvé l’image de lui-même qu’il recherchait : « C’est le geste de Matthieu qui me frappe : il attrape son argent comme pour dire : “Non, pas moi ! Non, ces sous m’appartiennent !” Voilà, c’est cela que je suis : un pécheur sur lequel le Seigneur a posé les yeux. C’est ce que j’ai dit quand on m’a demandé si j’acceptais mon élection au Pontificat. » Il murmure alors : « Peccator sum, sed super mise-ricordia et infnita patientia Domini nostri Jesu Christi confusus et in spiritu penitentiae accepto (je suis pécheur, mais, par la miséricorde et l’infinie patience de Notre Seigneur JésusChrist, je suis confiant et j’accepte en esprit de pénitence). »

Pape François, Rome, 2013

Notes:
(1) Tableau: Vocazione di San Matteo, Le Caravage, 1599, conservé à la chapelle Contarelli de l'église Saint-Louis des Français à Rome
(2) Texte: Interview du Pape par les Jésuites, 19, 23 et 29 Août 2013: http://www.jesuites.com/v3/wp-content/uploads/2013/09/Interview-Pape-Fran%C3%A7ois_long.pdf?9d7bd4
(3) Autres références culturelles du Pape: 
Peinture: Le Caravage, Chagall (Crucifixion blanche)
Musique: Mozart (Et Incarnatus, messe en Do, interprété par Clara Haskil), Beethoven (interprété par Furtwängler), Bach (Les Passions, la plainte de Pierre dans la Passion selon Saint Mathieu), Wagner (Tétralogie interpretée par Furtwängler à la Scala, le Parsifal dirigé par Knappertsbuch)
Cinéma: Fellini (La Strada), films avec Anna Magnani et Aldo Fabrizi, Rome ville ouverte, le Festin de Babette
Littérature: Dostoïevski, Hölderlin, Gerard Manley Hopkins, Martin Fierro de José Hernandez, Nino Costa, Grand exode de Luigi Orsenigo, Joseph Malègue, José Maria Peman, Dante, Borges, Leopoldo Marechal (auteur de Adan Buesnosayeres, El banqueta de Severo Arcangelo et Magfon o la guerra)

mercredi 11 septembre 2013

De quoi le monde est-il fait?

Au milieu des années 1930, on expliquait que toute la substance matérielle du monde est constituée d'éléments chimiques et que chaque élément se compose d'atomes. Chaque atome est à son tour l'assemblage d'un noyau forgé d'un nombre variable de protons de charge positive et de neutrons électriquement neutres. Les électrons, de charge négative, entourent le noyau: ils sont tous les deux unis par la force d'attraction électrique. Chaque électron peut emprunter une orientation spin-haut ou spin bas et chaque orbitale atomique peut accueillir deux électrons pourvus que leurs spins soient distincts. Ces derniers peuvent passer d'une orbitale à l'autre par le truchement de l'absorption ou l'émissions de rayonnement électromagnétiques, sous la forme de photons.
On expliquait que le poids d'un cube d'eau gelée de 18 grammes situ dans le creux de votre main provient de la masse collective de dix millions huit cent mille milliards de protons et de neutrons.

Aujourd'hui, notre réponse est devenue nettement plus subtile.

Les protons et les neutrons au sein du noyau ne sont pas, en réalité, des particules élémentaires: ils sont constitués de quarks de charge fractionnaires.
Un proton rassemble trois quarks de "saveurs" différentes - deux up et un down. Les quarks se distinguent également par leur "couleur" : rouge, vert, bleu. Les deux quarks up et le quark down d'un proton revêtent tous des couleurs différentes, dont la combinaison forme la couleur "blanche".
Un neutron se compose d'un quark up et deux quarks down, à nouveau chacun de couleur différente.
La force de couleur entre les quarks est transmise par huit variétés distinctes de particules médiatrices, que l'on nomme collectivement gluons. L'intensité de cette interaction croît non pas lorsque les quarks se rapprochent, comme nous pourrions l'imaginer, mais plutôt lorsqu'ils s'éloignent les uns des autres. La force nucléaire forte entre les protons et les neutrons est tout simplement le reliquat, un "avatar", de la force de couleur entre les quarks qui les composent.
La découverte d'une nouvelle particule au CERN suggère fortement que la masse des quarks dérive des interactions avec le champs de Higgs, qui métamorphosent les quarks sans masse en des particules massives. Ces interactions confèrent une profondeur aux particules, ce qui provoque leur ralentissement. C'est cette résistance à l'accélération que nous appelons masse.
Or la masse des quarks est trop petite: elle représente 1% seulement de celle d'un proton ou d'un neutron. Les 99% restants proviennent de l'énergie transportée par les gluons sans masse qui déambulent entre les quarks et assurent leur cohésion.
Dans le modèle standard, le concept de masse, en tant que propriété ou mesure intrinsèque de la quantité d'une substance, s'est envolé. Au lieu de cela, la masse est entièrement construite à partir de l'énergie des interactions à l'oeuvre entre les champs quantiques élémentaires et leur particules.
Le boson de Higgs est partie intégrante du mécanisme qui explique comment naît la masse de toutes les particules de l'Univers. Toute la matière du cosmos est bien constituée de quarks et de leptons, mais elle doit sa véritable substance à l'énergie acquise au travers des interactions avec le champs de Higgs et l'échange de gluons.
Sans ces interactions, la matière serait aussi éphémère et éthérée que la lumière, et il n'y aurait rien.

Jim Baggott, La particule de Dieu, A la découverte du boson de Higgs, 2013

samedi 10 août 2013

De quoi sommes nous responsable?

Frère Samuel Rouvillois, philosophe, disserte sur des questions philosophiques d'aujourd'hui.

Il pose la question: de quoi sommes nous responsables aujourd'hui?
http://www.youtube.com/watch?v=fRRDIkGEbvI 

Passage 1:03:40

Paradoxalement; il devient de plus en plus urgent d'apprendre à être irresponsable. (...) Ma vie ne consiste pas à être responsable mais d'abord à être. La forme fondamentale de la responsabilité c'est l’accueil de ce que je suis. L'être est au fondement de l'agir. La responsabilité n'est pas d'abord dans l'action, elle est d'abord dans l’accueil. La tradition taoïste dit que la responsabilité est dans le non-agir, Tao dit "pourquoi tu te précipites pour changer les choses, alors qu'elles n'ont pas besoin de toi pour bouger" C'est occidental de dire: "j'ai pris la décision de .." mais en réalité, souvent la décision pouvait être prise sans toi, les faits y obligeaient, "tu veux signer la décision de ton nom, cela fait mieux.." Commence à voir exactement et précisément où et comment tu dois agir pour infléchir légèrement les choses.
Mes actions les plus humaines ne sont pas forcément les actions les plus spectaculaires ou efficaces, elles peuvent relever de l’accueil, de l'émerveillement.. De quoi sommes nous responsables? d'humaniser le monde. Dès que je vais transformer ma compréhension de l'humain en projet, j'ai déjà réduit ma connaissance. Regardez un enfant, regardez un enfant jouer, votre intelligence est beaucoup plus large que lorsque vous voulez agir sur lui. Dans le passage de la réceptivité contemplative à l'action, il y a un rétrécissement, une réduction considérable de la connaissance..

Retrouvez ses conférences sur:
http://www.questionspourtous.org/








samedi 13 avril 2013

Souvenir


Rome, Avril 2013

Quand je me promène
Dans tes rues, Rome
Je m'abreuve de ton passé.
Envahi par ton soupir,
Je n'imagine plus
L'avenir.


dimanche 26 août 2012

Memories of seasons past




Wildwoods infuse my heart
With autumn hues
Whiles autumn songs are heard 
In insect lays.

Now summer's course is run
And autumn lights caress
The tips of snuggling boughs
When day is done.

New times are come, and yet
My lingering thoughs reach out to grasp
Memories of seasons past.


Les bois sauvages revêtent mon coeur
De teintes automnales, 
Tandis que des chants d'automne retentissent
Dans les mélopées des insectes. 

L'été touche à sa fin
Et des lumières d'automne caressent
Le bout des branches qui se calfeutrent
Quand tombe la nuit. 

C'est une saison nouvelle et pourtant
Mes pensées s'attardent 
Sur le souvenir des saisons passées.

Ahae, South Corea, 2012




Le goût de l'absolu

Il y a une passion si dévorante qu'elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. Tous ceux qui s'en sont pris à elle s'y sont pris. On ne peut l'essayer, et se reprendre. On frémit de la nommer: c'est le goût de l'absolu. On dira que c'est une passion rare, et même les amateurs frénétiques de la grandeur humaine ajouteront: malheureusement. Il faut s'en détromper. Elle est plus répandue que la grippe, et si on la reconnaît mieux quand elle atteint les coeurs élevés, elle a des formes sordides qui portent ses ravages chez les gens ordinaires, les esprits secs, les tempéraments pauvres. Ouvrez la porte, elle entre et s'installe. Peu lui importe le logis, sa simplicité. Elle est l'absence de résignation. Si l'on veut, qu'on s'en félicite, pour ce qu'elle a pu faire faire aux hommes, pour ce que ce mécontentement a su engendrer de sublime. Mais c'est ne voir que l'exception, la fleur monstrueuse, et même alors regardez au fond de ceux qu'elle emporte dans les parages du génie, vous y trouverez des flétrissures intimes, ces stigmates de la dévastation qui sont tout ce qui marque son passage sur des individus moins privilégiés du ciel.
Qui a le goût de l'absolu renonce par là même à tout bonheur. Quel bonheur résisterait à ce vertige, à cette existence toujours renouvelée? Cette machine critique des sentiments, cette vis a tergo du doute, attaque, tout ce qui fait le climat du coeur. Il faudrait donner des exemples pour être compris, et les choisir justement dans les formes basses, vulgaires de cette passion pour que par analogie on pût s'élever à la connaissance des malheurs héroïques qu'elle produit.
On sait que le tabès, chez les hommes de l'intelligence, évolue avec rapidité vers les centres nerveux supérieurs, alors que chez la brute ou le végétatif, il se développe plus lentement, et préfère s'en prendre aux centres moteurs. Ce tabès moral dont je parle, lui aussi, suivant les sujets, se spécialise: il se porte à ce qui est l'habileté, la manie, l'orgueil, du malheureux qu'il accable. Il brisera la voix du chanteur, jettera de maigreur le jockey à l'hôpital, brûlera les poumons du coureur à pied ou lui forcera le coeur. Il mènera par une voie étrange la ménagère à l'asile des fous, à force de propreté, par l'obstination de polir, de nettoyer, qu'elle mettera sur un carreau de sa cuisine, jamais parfait, tandis que le lait file, la maison brûle, ses enfants se noient. Ce sera aussi, sans qu'on la reconnaisse, la maladie de ceux qui n'aiment rien, qui à toute beauté, toute folie opposent le non inhumain, qui vient de même du goût de l'absolu. Tout dépend d'où l'on met cet absolu. Ce peut être dans l'amour, le costume ou sa puissance, et vous avez Don Juan, Biron, Napoléon. Mais aussi l'homme aux yeux fermés que vous croisez dans la rue et qui ne parle à personne. Mais aussi l'étrange clocharde qu'on aperçoit le soir, sur les bancs près de l'Observatoire, à ranger des chiffons incroyables. Mais aussi le simple sectaire, qui s'empoisonne la vie de sécheresse. Celui qui meurt de délicatesse et celui qui se rend impossible de grossièreté. Ils sont ceux pour qui rien n'est jamais assez quelque chose. 
Le goût de l'absolu... Les formes cliniques de ce mal sont innombrables, ou trop nombreuses pour qu'on se jette à les dénombrer. On voudrait s'en tenir à la description d'un cas. Mais sans perdre de vue sa parenté avec mille autres, avec des maux apparemment si divers, qu'on les croirait sans lien avec le cas considéré, parce qu'il n'y a pas de microscope pour en examiner le microbe, et que nous ne savons pas isoler ce virus que, faute de mieux, nous appelons le goût de l'absolu...
Pourtant, si divers que soient les déguisements de mal, il peut se dépister à un symptôme commun à toutes les formes, fût-ce aux plus alternantes. Ce symptôme est une incapacité totale pour le sujet d'être heureux. Celui qui a le goût de l'absolu peut le savoir ou l'ignorer, être porté par lui à la tête des peuples, au front des armées, ou en être paralysé dans la vie ordinaire, et réduit à un négativisme de quartier; celui qui a le goût de l'absolu peut être un innocent, un fou, un ambitieux ou un pédant, mais il ne peut pas être heureux. De ce qui ferait son bonheur, il exigerait toujours davantage. Il détruit par une rage tournée sur elle-même ce qui serait son contentement. Il est dépourvu de la plus légère aptitude au bonheur. J'ajouterai qu'il se complaît dans ce qui le consume. Qu'il confond sa disgrâce avec je ne sais quelle idée de la dignité, de la grandeur, de la morale, suivant le tour de son esprit, son éducation, les moeurs de son milieu. Que le goût de l'absolu en un mot ne va pas sans le vertige de l'absolu. Qu'il s'accompagne d'une certaine exaltation, à quoi on le reconnaîtra d'abord, et qui s'exerçant toujours au point vif, au centre de la destruction, risque de faire prendre à des yeux non prévenus le goût de l'absolu pour le goût du malheur. C'est qu'ils coïncident, mais le goût du malheur n'est qu'une conséquence. Il n'est que le goût d'un certain malheur. Tandis que l'absolu, même dans les petites choses, garde son caractère d'absolu.
Les médecins peuvent dire de presque toutes les maladies du corps comment elles commencent, et d'où vient ce qui les introduit dans l'organisme, et combien de jours elles couvent, et tout le travail secret qui précède leur éclosion. Mais nous en sommes encore à l'alchimie des sentiments, ces folies non reconnues, que porte en lui l'homme normal. Les lentes semailles du caractère, les romanciers le plus souvent en exposent sans les expliquer l'histoire, remontant à l'enfance, à l'entourage, faisant appel à l'hérédité, à la société, à cent principes divers. Il faut bien dire qu'ils sont rarement convaincants, ou n'y parviennent que par des hypothèses heureuses, qui n'ont pas plus de valeur que leur bonheur n'en a. Nous pouvons constater qu'il y a des femmes jalouses, des assassins, des avares, des timides. Il nous faut les prendre formés, quand la jalousie, la furie meurtrière, la timidité, l'avarice nous présentent des portraits différenciés, des portraits saisissants.
D'où lui venait ce goût de l'absolu, je n'en sais rien. Bérénice avait le goût de l'absolu.

Aragon, Aurélien, Paris, 1944