mercredi 14 janvier 2015

J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé.

Perdican:
Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces récits hideux qui t'ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière ; et on se dit : “ J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. ”

Alfred de Musset, scene 5, Acte II On ne badine pas avec l'amour, Paris, 1834

dimanche 20 juillet 2014

The Unbearable Lightness of Being

If every second of our lives recurs an infinite number of times, we are nailed to eternity as Jesus Christ was nailed to the cross. It is a terrifying prospect. In the world of eternal return the weight of unbearable responsibility lies heavy on every move we make. This is why Nietsche called the idea of eternal return the heaviest of burdens (das schwerste Gewicht).
If eternal return is the heaviest of burdens, then our lives can stand out against it in all their splendid lightness.
But is the heaviness truly deplorable and lightness splendid?
The heaviest of burdens crushes us, we sink beneath it, it pins us to the ground. But in the love poetry of every age, the woman longs to be weighed down by the man's body. The heaviest of burdens is therefore simultaneously an image of life's most intense fulfilment. The heavier the burden, the closer our lives come to the earth, the more real and truthful they become.
Conversely, the absolute absence of a burden causes man to be lighter than air, to soar into the heights, take leave of the earth and his earthly being, and become only half real, his movements as free as they are insignificant.
What then we choose? Weight or lightness?
Parmenides posed this very question in the sixth century before Christ. He saw the world divided into pairs of opposites : light/darkness, fineness/coarness, warmth/cold, being/non-being. One half of the opposition he called positive (light, fineness, warmth, being), the other negative. We might find this division into positive and negative poles childishly simple except for one difficulty: which one is positive: weight or lightness?
Parmenides responded: lightness is positive, weight negative. Was he correct or not? That is the question. The only certainty is the lightness/Weight opposition is the most mysterious, most ambiguous of all.

The Unbearable Lightness of Being, Milan Kundera, 1984

« On n'a jamais l'occasion deux fois de faire une bonne première impression »

C’est en achevant la lecture du récit – haletant – du périple à Saint Jacques de Compostelle de Jean-Christophe Rufin que m’est venue cette expression. Après avoir parcouru 800 kilomètres à pied sur le « Camino del Norte », l’auteur s’emploie à dénigrer la ville, ses touristes et sa grandeur. Santiago détone beaucoup trop avec la modestie des villages parcourus et du chemin. Rufin est désagréablement surpris, Santiago lui a fait une mauvaise première impression.  
En lisant ces mots de Rufin, par contraste et révolte même, l’impression forte, positive et enthousiaste que j’ai eue de ma deuxième arrivée à Santiago resurgissait.  C’était à l’aube. Nous nous étions réveillés tôt, avec mon camarade Mehdi, pour pouvoir être les premiers à recevoir la « Compostella », le Grâle du pèlerin. Nous étions partis de Monte do Gozo, célèbre pour son monument à la gloire de Jean-Paul II et cette auberge aux milliers de lits. Des formes floues, bleu blanc et rose dessinaient le ciel. Nous avions des jambes légères, dans la descente, nous avions totalement oublié la pénible et longue étape de la veille. Nous avons traversé – et même survolé- les faubourgs de la ville, sans être touchés par ces affres urbaines, auxquelles Rufin consacre plusieurs pages. Puis les pavés de la vieille ville, fraîchement rincés à grands coups de jets d’eau, nous conduisent, toujours en descendant, à travers des rues désertes, sous des portes étroites et hautes, vers l’immense place de Santiago. La place est un désert noir, majestueux, beau. Nous restons là. Bientôt, le monde grouille; le soleil fait tambouriner les ors, secouer les crécelles, et claironner les plus hautes gargouilles. Quelle forte impression!

Bologne, Février 2014



lundi 24 février 2014

Walden


Till Gerhard, Walden, 2004

dimanche 16 février 2014

La lecture par Blaise Cendrars

Quelle chose étonnante que la lecture qui abolit le temps, transvase l'espace vertigineux sans pour cela suspendre le souffle, ni ravir la vie au lecteur! On est emporté sur un tapis volant. Le bonnet enchanté de Fortunatus vous coiffe la tête. On se croit invisible, absent, bien qu'étant partout présent, fébrile, ce livre à la main, que l'on dévore, que l'on mange des yeux, comme une opération de magie blanche, pour se nourrir l'esprit.
Et la lecture est en effet une opération magique de la conscience qui révèle une des facultés les plus méconnues de l'homme et qui lui confère un grand pouvoir: la faculté de bilocation et le pouvoir de s'isoler, de s'abstraire, de sortir de sa propre vie sans perdre contact avec la vie, bref de communier avec tout, même quand on ne croit plus à rien.

Blaise Cendrars, l’Égoutier de Londres (nouvelle parue dans Histoires vraies), Paris, 1937

vendredi 29 novembre 2013

Vocazione di san Matteo



« Ce doigt de Jésus… vers Matthieu. C’est comme cela que je suis, moi. C’est ainsi que je me sens, comme Matthieu ». Soudain, le pape semble avoir trouvé l’image de lui-même qu’il recherchait : « C’est le geste de Matthieu qui me frappe : il attrape son argent comme pour dire : “Non, pas moi ! Non, ces sous m’appartiennent !” Voilà, c’est cela que je suis : un pécheur sur lequel le Seigneur a posé les yeux. C’est ce que j’ai dit quand on m’a demandé si j’acceptais mon élection au Pontificat. » Il murmure alors : « Peccator sum, sed super mise-ricordia et infnita patientia Domini nostri Jesu Christi confusus et in spiritu penitentiae accepto (je suis pécheur, mais, par la miséricorde et l’infinie patience de Notre Seigneur JésusChrist, je suis confiant et j’accepte en esprit de pénitence). »

Pape François, Rome, 2013

Notes:
(1) Tableau: Vocazione di San Matteo, Le Caravage, 1599, conservé à la chapelle Contarelli de l'église Saint-Louis des Français à Rome
(2) Texte: Interview du Pape par les Jésuites, 19, 23 et 29 Août 2013: http://www.jesuites.com/v3/wp-content/uploads/2013/09/Interview-Pape-Fran%C3%A7ois_long.pdf?9d7bd4
(3) Autres références culturelles du Pape: 
Peinture: Le Caravage, Chagall (Crucifixion blanche)
Musique: Mozart (Et Incarnatus, messe en Do, interprété par Clara Haskil), Beethoven (interprété par Furtwängler), Bach (Les Passions, la plainte de Pierre dans la Passion selon Saint Mathieu), Wagner (Tétralogie interpretée par Furtwängler à la Scala, le Parsifal dirigé par Knappertsbuch)
Cinéma: Fellini (La Strada), films avec Anna Magnani et Aldo Fabrizi, Rome ville ouverte, le Festin de Babette
Littérature: Dostoïevski, Hölderlin, Gerard Manley Hopkins, Martin Fierro de José Hernandez, Nino Costa, Grand exode de Luigi Orsenigo, Joseph Malègue, José Maria Peman, Dante, Borges, Leopoldo Marechal (auteur de Adan Buesnosayeres, El banqueta de Severo Arcangelo et Magfon o la guerra)

mercredi 11 septembre 2013

De quoi le monde est-il fait?

Au milieu des années 1930, on expliquait que toute la substance matérielle du monde est constituée d'éléments chimiques et que chaque élément se compose d'atomes. Chaque atome est à son tour l'assemblage d'un noyau forgé d'un nombre variable de protons de charge positive et de neutrons électriquement neutres. Les électrons, de charge négative, entourent le noyau: ils sont tous les deux unis par la force d'attraction électrique. Chaque électron peut emprunter une orientation spin-haut ou spin bas et chaque orbitale atomique peut accueillir deux électrons pourvus que leurs spins soient distincts. Ces derniers peuvent passer d'une orbitale à l'autre par le truchement de l'absorption ou l'émissions de rayonnement électromagnétiques, sous la forme de photons.
On expliquait que le poids d'un cube d'eau gelée de 18 grammes situ dans le creux de votre main provient de la masse collective de dix millions huit cent mille milliards de protons et de neutrons.

Aujourd'hui, notre réponse est devenue nettement plus subtile.

Les protons et les neutrons au sein du noyau ne sont pas, en réalité, des particules élémentaires: ils sont constitués de quarks de charge fractionnaires.
Un proton rassemble trois quarks de "saveurs" différentes - deux up et un down. Les quarks se distinguent également par leur "couleur" : rouge, vert, bleu. Les deux quarks up et le quark down d'un proton revêtent tous des couleurs différentes, dont la combinaison forme la couleur "blanche".
Un neutron se compose d'un quark up et deux quarks down, à nouveau chacun de couleur différente.
La force de couleur entre les quarks est transmise par huit variétés distinctes de particules médiatrices, que l'on nomme collectivement gluons. L'intensité de cette interaction croît non pas lorsque les quarks se rapprochent, comme nous pourrions l'imaginer, mais plutôt lorsqu'ils s'éloignent les uns des autres. La force nucléaire forte entre les protons et les neutrons est tout simplement le reliquat, un "avatar", de la force de couleur entre les quarks qui les composent.
La découverte d'une nouvelle particule au CERN suggère fortement que la masse des quarks dérive des interactions avec le champs de Higgs, qui métamorphosent les quarks sans masse en des particules massives. Ces interactions confèrent une profondeur aux particules, ce qui provoque leur ralentissement. C'est cette résistance à l'accélération que nous appelons masse.
Or la masse des quarks est trop petite: elle représente 1% seulement de celle d'un proton ou d'un neutron. Les 99% restants proviennent de l'énergie transportée par les gluons sans masse qui déambulent entre les quarks et assurent leur cohésion.
Dans le modèle standard, le concept de masse, en tant que propriété ou mesure intrinsèque de la quantité d'une substance, s'est envolé. Au lieu de cela, la masse est entièrement construite à partir de l'énergie des interactions à l'oeuvre entre les champs quantiques élémentaires et leur particules.
Le boson de Higgs est partie intégrante du mécanisme qui explique comment naît la masse de toutes les particules de l'Univers. Toute la matière du cosmos est bien constituée de quarks et de leptons, mais elle doit sa véritable substance à l'énergie acquise au travers des interactions avec le champs de Higgs et l'échange de gluons.
Sans ces interactions, la matière serait aussi éphémère et éthérée que la lumière, et il n'y aurait rien.

Jim Baggott, La particule de Dieu, A la découverte du boson de Higgs, 2013