vendredi 1 septembre 2023

Un portion sauvage de rivière, par Théophile Gautier

Cette portion de la Marne, que la batellerie ne fréquente plus, trouvant plus court et commode de prendre le canal de Saint-Maur, est retournée doucement à l'état sauvage. On dirait une de ces rivières sans nom qui coulent dans les solitudes à travers les régions encore inexplorées. Les chemins de halage, devenus inutiles, se sont peu à peu effacés, et n'étant plus rasées par les cordes de traction, toutes les folles herbes aquatiques s'en sont données à cœur joie. Dans une familiarité charmante, que rien de trouble, l'eau et la rive se confondent, empiétant l'une sur l'autre; l'eau creuse de petites anses, la rive pousse des promontoires mignons. Aux graminées qui descendent se mêlent les joncs qui montent. Les aulnes, les osiers verdoient sur la berge indécise, au dessous des saules penchant leurs troncs noueux. Plus loin, le pied dans l'herbe humide, les peupliers dressent leurs fines arrêtes aux feuilles toujours émues; les grands arbres versent leur ombre et leur reflet aux transparences de l'onde. Ici, dans un endroit stagnant, les roseaux, les prêles , les sagittaires à la feuille en fer de lance forment une forêt en miniature, là les nénuphars étalent leurs larges feuilles et dressent leurs lis jaunes. Ce sont à chaque pas; ou plutôt à chaque coup de rame, mille accidents pittoresques à faire prendre le crayon ou le pinceau d'un artiste. Tantôt c'est un mur de soutènement en planches qui font ventre sous le poids de la berge et se déjettent, forçant leurs poteaux, à travers un fouillis de ronces, de glaïeuls et de végétations sauvages; tantôt c'est un arbre trop près du bord qui crispe curieusement ses racines jaunies de limon et cherche à se rattraper au sol qu'affouille le courant. A cette place l'eau profonde prend des tons de miroir noir, à cette autre elle étale une mince gaze d'argent sur le sable qu'elle affleure, ou bien elle se diamante de points brillants au soleil comme des écailles de poissons. Des canots amarrés découpent leurs coques élégantes contre les mousses veloutées de la rive. Une masure au toit de chaume darde sa fumée blanche entre les masses de feuillage. Un moulin obstrue un arche de pont ou coupes la rivière avec ses batardeaux, ses écluses, ses vannes, ses roues verdies, d'où pendent des barbes d'herbes. Des îles aussi désertes que celle de Robinson Crusoé divisent le courant et noient dans l'eau l'image renversées de leurs grands arbres. Des marches d'escaliers descendent au rivage. Des débarcadères abandonnées se disloquent au fil de l'eau, et leurs vieilles charpentes composent des premiers plans à souhait pour les peintres. Des lavandières agenouillées frappent le linge de leurs battoirs et font des groupes pittoresques. Un bateau de tireur de sable reçoit à propos un rayon de soleil et produit un effet charmant/ Dans les petits bras que forment les iles, les feuillages s'enchevêtrent d'une rive à l'autre, et il faut, pour y passer, relever les branches, au risque d'effrayer quelque bergeronnette ou quelle martin-pêcheur, qui file coupant l'eau avec son aile de saphir: tout un monde de choses pures, calmes, fraîches, primitives, charmantes, épanouies dans le silence, l'abandon et la solitude, et dont semble qu'ait la virginité. 

Théophile Gautier, le Moniteur universel, 12 décembre 1864



 Peintures de Victor Lecomte (1856-1920) . Deuxième peinture intitulé "Côte de Champigny, vue de la Varenne"




dimanche 26 mars 2023

Remonter la Marne

Jean-Paul Kaufmann a remonté la Marne à pied, de son embouchure à la pagode Chinagora de Charenton-le-Pont, jusqu'à sa source à Balesme sur le plateau de Langres. Morceaux choisis:

* La Marne est à tort l'un des noms les plus stressants de notre langue: "c'est là qu'il faut attaquer la maison française avec une chance d'en enfoncer la porte" observe Fernand Braudel. Qu'est-elle devenue, cette chère maison? Au pire, une bicoque. Au mieux, un grand ensemble dont nous occupons un étage ou un palier avec, reprochent certains, des murs trop peu épais.

* Sur la carte, la boucle de Saint-Maur dessine une volute parfaite Elle singularise cette commune de l'Est parisien où la ville est repliée dans le lobe fluvial. Maisons normandes à colombages, villas Belle Epoque, chalets suisses, pavillons Art nouveau, ermitages néo-gothiques: en ce mois de septembre, on dirait des résidences de vacances fermées en attendant l'été suivant. Pas âme qui vive. On se croirait à la campagne, très loin de Paris, mais ce n'est pas une vraie campagne. On a trop corrigé la rivière. Elle sent le pique-nique, la balade digestive, la sortie du dimanche. Elle coule sans faire de manières, arrangeante, sans savoir ce qui l'attend tout à l'heure: l'avalement de la Seine.

* Barrage de Joinville: Ecoulement brutal de la rivière. L'explosion liquide répand un effluve extraordinaire qui n'est autre que l'odeur de l'eau. Un parfum violent, magnétique, peut-être le plus étourdissant des parfums. Il arrive par vagues et saisit frénétiquement l'odorat. C'est l'odeur d'une eau à moitié dormante qui se désintègre dans un épanchement écumeux: relent de vase purifié par l'éblouissement de la chute. Une odeur vaporisée d'eau vive. Le déferlement sent l'expurgation, quelque chose de mordant et d'amer qui ressemble au houblon. L'eau bouge enfin, elle ne se laisse pas faire, elle proteste. C'est un chœur où l'on distingue comme des cris et des huées, de brèves déflagrations et un grondement qui parfois s'enroue. 

* Meaux - ci-git Bossuet , en attendant la résurrection. (...) Bossuet faisait preuve d'une efficacité sans égale,  il aimait aussi bousculer les mots. Le bousculé, c'est peut-être cela l'idéal. Une certaine imperfection, en tout cas de négligé - pas de négligence - que Jacques Rivière a parfaitement défini: " je ne sais quoi de dédaigneux de ses aises, d'à moitié campé, de précaire et de profond, l'incommodité des situations extrêmes. Un esprit toujours en avant et au danger". Ce côté risqué, inconfortable, est ce qui convient le mieux au français. Quelque chose d'expéditif, de dégagé dans la tenue. Une forme de desserrement, venu sans peine. Pour moi, le comble de l'élégance. La grâce. Cependant il ne faut pas que cela se voie. 

* Le monde actuel a beau être quadrillé, il existe beaucoup de trous, de failles. Ce pays possède la grâce. Il a le chic pour ménager une multitude d'interstices, d'infimes espaces permettant de se soustraire à la maussaderie générale. Ce retrait, cette stratégie d'évitement face à l'affliction du temps sont à la portée de tous. Il suffit de ne pas se conformer au jugement des autres, à la prétendue expertise de ceux qui savent. Depuis mon départ, j'ai rencontré des hommes et des femmes qui pratiquent une forme de dissidence. Ils ne se sont pas pris au jeu et vivent en retrait. Ils ont appris à esquiver, à résister et savent respirer ou humer un autre air, conjurer les esprits malfaisants. Ces conjurateurs tournent le dos aux maléfices actuels tels que la lassitude, la déploration, le ressentiment, l'imprécation. Sans être exclus, ils refusent de faire partie du flux.

* L'eau exhale un parfum de feuilles mortes, d'infusion à froid, cette emprunte entêtante d'eau verte et terreuse, bouffées mouillées que ramène inlassablement le vent dans mes narines. Cette haleine de liquide bourbeux rappelle la canalisation d'eau suintante, une sensation de rouillé, de renfermé, paradoxalement rafraichissante. Si c'était un son, ce serait une basse continue. Sentiment de bien être légèrement litanique, perception de déjà senti. Dans ce déroulé monotone, l'olfaction est le sens le plus sollicité. 


Remonter la Marne, Jean-Paul Kauffmann, 2013

jeudi 12 janvier 2023

Naissance de Théophile

Un petit matin d’hiver doux, veille d’épiphanie
Un fils nous est donné
Un aimé de Dieu s’est manifesté.
Celui qui a tressailli a réussi
L’exploit de jaillir du bain sombre et tiède
Et de baigner de félicité l’entière maternité.
Nous vivons l’aube de son long intermède.
Ses mouvements de nourrisson fascinant 
Sont ceux d’un danseur en apesanteur
Toi, l’enfant, tu suspend le temps présent, sans peur
Tigre de Minuit à la chevelure empire
Ton sourire merveille nous rend confiant pour l’avenir.


 Naissance de Théophile, 5 Janvier 2023

 

dimanche 1 janvier 2023

L'échange entre la nature et les êtres dans la poésie chinoise de l'ère Tang

Jean-Marie Gustave le Clézio, prix Nobel de littérature, nous fait découvrir dans son livre "Le flot de la poésie continuera de couler" la poésie chinoise de l'ère Tang (618-907). 

J'y ai retenu un remarquable et inspirant échange entre la nature et les êtres, et même un amour de la nature pour les hommes.

Li Bai, Assis devant le Mont Jingting

Les oiseaux s’effacent en s’envolant vers le haut
Un nuage solitaire s’éloigne dans une grande nonchalance
Seuls, nous restons face à face, le Mont Jingting et moi
Sans nous lasser jamais l’un de l’autre






Xie Lingyun

Près de l'étang poussent des herbes printanières
Des oiseaux nouveaux occupent les saules du jardin


mercredi 30 novembre 2022

Purcell et King Arthur



La mise en scène du semi-opéra King Arthur d'Henry Purcell par Shirley, Dino et Hervé Niquet, qui a pu être représenté à l'Opéra Royal à Versailles le dimanche 20.11.2022, est absolument remarquable par:
- La beauté voir le génie de la musique de l'anglais Henry Purcell (1659-1695). Purcell est à la musique ce que son contemporain Molière est au théâtre. 
- La qualité musicale de l'ensemble du Concert Spirituel, dirigé par Hervé Niquet, et la fidélité parfaite au livret.
- Les intermèdes comiques de Dino, faits de demi grossièretés finement insérées.

On pourra noter les morceaux remarquables suivants: 
- la fin de l'acte I et le morceau Z.628 (17'30): " Come If You Dare" 
- le début de l'acte II avec une mise en scène originale d'un bois et des arbres chantant (24'30) et le morceau Z.628, Acte II: "Hither, This Way" chanté en zozotant (!)
- la fin de l'acte II avec les bergers hippies  (37') et le morceau Z.628, Act II: "How Blest Are Shepherds"
- le milieu de l'acte III avec le roi Arthur qui est gelé (52') et le morceau Z.628, Act III "What Power Art Thou" 
- la suite de l'acte III avec le magnifique morceau (57'00) Z.628, Act III, "See, See We Assemble Thy Tevels to Hold" chanté par la chorale à travers des fenêtres découpées dans un rideau de plastique transparent. L'interruption de Shirley et Dino en skieurs de fond norvégiens est hilarante !
- l'acte IV et le début du banquet, avec l'arrivée d'un barbecue grillant des saucisses sur la scène (1h16'). Une forte odeur de grillades a envahi tout l'opéra royal, certainement une première, depuis l'inauguration de l'opéra en mai 1770 à l'occasion des fêtes du mariage du Dauphin, futur Roi Louis XVI et de l'archiduchesse Marie-Antoinette!

dimanche 8 mai 2022

L'énergie hydrogène au coeur de la transition énergétique -

une conférence de la Société d'Ecouragement de l'Industrie Nationale

avec Sosthène Grandjean




Quel est le sens de nos vies ? - Père Ceyrac

Quel est le sens de nos vies? Que cherchons nous ? Pour quoi nous sommes faits? 

Sommes-nous faits pour étudier? Sûrement pas !
Bien sûr il faut étudier, mais nous ne sommes pas faits pour ça. Sinon il faudrait que tous étudient tout le temps!
Sommes-nous faits pour passer des examens? Sûrement pas!
Il faut le faire mais nous ne sommes pas faits pour passer des examens!
Sommes-nous faits pour fonder un foyer, avoir un métier? Sûrement pas!
il faut le faire, mais nous ne sommes pas faits pour ça!
Pour vieillir et pour mourir? Sûrement pas§ Nous ne sommes pas faits pour ça!

Alors pour quoi sommes-nous faits?

Dans une phrase d'une densité incroyable, saint Jean nous le dit: Nous sommes faits pour voir Dieu, et le voyant tel qu'il est, lui devenir semblables (cf jn 3,2).
Quelle destinée extraordinaire! Voir Dieu face à face et devenir comme lui! Comme l'a toujours affirmé la grande tradition chrétienne, nous sommes faits pour Dieu, et lui peut nous satisfaire. Lui seul peut nous "combler". Nous sommes des "vides", des "creux", des "capacités" de Dieu! "Capax Dei", comme disaient les Pères de l'Eglise. Et nous serons toujours insatisfaits, dit Saint Augustin, tant que nous ne le verrons pas. Il est la Beauté infinie et l'Amour infini, et c'est pour cela que nous sommes faits. C'est ce que nous ne cessons de chercher. Nos vies sont une marche sur les traces de Dieu, à la recherche de Dieu. Tout est reflet de Dieu, et à travers ces reflets, c'est lui que nous cherchons. 

Pierre Ceyrac, S.J.

Le père jésuite Pierre Ceyrac (+2012), né en Corrèze, a été missionnaire en Inde pendant presque toute sa vie, excepté une longue parenthèse avec les réfugiés du Cambodge (1980-1992). Son action a tiré des millions d'hommes et femmes de la misère.